Actualités : La rue des Marchands

Suzanne Gauthier-Barou (*)

La rue des Marchands
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(*) Texte hors concours car plus long que ne l'exige le règlement.

La rue des Marchands
Suzanne Gauthier-Barou

On me dit que je devrais écrire sur le patrimoine ! Mon patrimoine, c’est Lavelanet tout entier, mais dans ce Lavelanet, un lieu domine : la rue des Marchands, cette rue dans laquelle j’ai tout appris durant des décennies. Je peux parler de toutes les boutiques collées les unes aux autres, ou plutôt des divers magasins car, en ces temps-là, qui parlait de boutiques ? Personne ! Ma rue était si vivante, si animée, si bruissante… J’y ai été heureuse ! Qu’en ressort-il ? De la prévenance, de l’attention aux autres, des services rendus, de l’extrême gentillesse, de la serviabilité, aucun souvenir de paroles blessantes des uns envers les autres. J’ai grandi dans une rue d’amour, d’affection, d’amitié. Je vais titiller ma mémoire afin de restituer le plus de souvenirs possibles et de décrire cette rue si chère à mon cœur, évoquer tous les magasins qui ont su donner tant de vie, tant d’animation à cette vieille rue des Marchands.

Débutons par la Place Henri Portet, qui fut maire de Lavelanet, sur laquelle était la pièce maîtresse : le Café Hourcarié empiétant un peu sur la place. La clientèle était exclusivement masculine et les conversations ne tournaient qu’autour du rugby ou de l’ « Assos », nom affecté à l’équipe de foot. Fabien Barthez a fait ses toutes premières armes dans l’équipe de foot de Lavelanet… alors que son père jouait au rugby et que, si ma mémoire est bonne, il a même été international. Las agassos fan pos roussignols !

Tout à côté du café était « le Ciment », lieu idéal pour les enfants qui pouvaient jouer sans crainte d’être dérangés, car pas de voitures, là. Tranquillité des parents !

Bon assez parlé de la place. J’attaque d’un bon pied… enfin… d’une plume allègre la rue des Marchands. Les voitures ici étaient rares, comme partout ailleurs ; nous étions en période de guerre, ou juste après. Face au café Hourcarié, un coiffeur. Lui, très beau brun, et elle grande et blonde, très gentils, très souriants et vrais champions de l’ « indéfrisable ».
Allons maintenant sur le côté droit de « ma » rue en partant de la place. La « Copée » faisait l’angle. La petite-fille des propriétaires, Jacqueline Blandinières, était ma compagne de jeux durant les vacances car elle habitait Toulouse.  Donc, seules les vacances nous réunissaient, et, avec les enfants de M. et Mme Escaich, pharmaciens, nous constituions un petit groupe plein d’entrain et de vitalité.

Le magasin suivant, un marchand de meubles. Venait ensuite la pharmacie Maris. Je mes souviens de lui comme un monsieur souriant et affable… mais un peu dépressif puisqu’il n’a rien trouvé de mieux, un jour, que de prendre la voiture, de monter sur le plateau d’Espezel… et de se faire « sauter la cervelle » avec son fusil de chasse ! La rue en fut traumatisée !

Passons devant la maison de Mme Fourié, toute de noir vêtue, veuve m’a-t-on dit d’un notaire. Elle était très gentille avec moi et, lorsque ma grand-mère me promenait dans la rue, Mme Fourié me donnait toujours des biscuits secs. Je la remerciais… puis, tout doucement, j’émiettais dans lapoche ventrale de mon tablier ces biscuits… J’avais hâte de rentrer à la maison. Je disposais mes biscuits brisés sur le rebord de la fenêtre et j’attendais… peu je dois dire, car les oiseaux, habitués, venaient picorer les biscuits de Mme Fourié sous mes yeux émerveillés. Cette dame, malgré son grand âge, était fort jolie, avec une très belle peau. Ce qui la caractérisait c’est qu’elle portait autour du cou une sorte de ruban, assez large, noir. Ma grand-mère, interrogée, m’a dit qu’il s’agit d’une « modestie » que les « dames » mettaient autour de leur cou par coquetterie et cela empêchait les rides de s’affaisser ; elles étaient « retenues ». Dans la rue, une autre dame en portait ; j’en parlerai plus loin.

C’est une parfumerie qui succédait à la maison de la « dame à la modestie », qui, elle, était suivie du cabinet dentaire de M. Hézard.  Puis une vitrine de chaussures ! C’était celle de Mme Mourareau, dame très grande, très mince. Sa fille, blonde prénommée Pépé, a épousé David. Qui était David ? Un étage de la maison de Mme Mourareau a été loué, durant la guerre, à deux familles juives. David, fort beau garçon, brun, a tout de suite séduit Pépé qui était vraiment une belle blonde, les cheveux longs, blonds comme les blés, d’un blond peut-être accentué par la main experte de « Louisette ». Quel couple ! David parlait « parisien », ce qui me fascinait du haut de mes cinq ans. Toutes les familles recueillies par Mme Mourareau parlaient forcément « parisien » puisqu’elles venaient toutes de Paris. Pépé, elle, a gardé son accent ariégeois, et même lavelanétien ! L’autre famille locataire chez Mme Mourareau était les Kopelman. J’étais l’amie de Janine. Nous avions le même âge et nous avons si souvent joué à la poupée dans notre petite impasse ! Je ne me souviens pas du nom de la sienne. La mienne, c’était Jacqueline.  
Au troisième étage, dans trois pièces (une cuisine et deux chambres), la famille Gonzva. L’aîné, Jacques, était fort beau.

J’ai encore son portrait que nous avait donné son papa. C’était déjà un jeune homme, trop âgé pour jouer avec nous. C’est pourquoi j’ai surtout joué avec Popaul qui n’avait que trois ou quatre ans de plus que moi. Il venait nous raconter, à papa et moi, tout ce qu’il avait appris à l’école : histoire, géographie, sciences,… J’étais fascinée. Ah ! Ce qu’il était savant ! Papa aimait lui poser beaucoup de questions. Popaul était à l’école des garçons, dans l’Ile. Je l’enviais d’apprendre tant de choses.

Puis venaient Gisèle et Alain qui tous deux étaient roux, mais roux !... Je n’en avais jamais vu jusque là. Le soleil dans les boucles de Gisèle me fascinait. Je l’enviais car elle avait de l’or dans les cheveux.

Tout contre notre maison, l’épicerie L’Epargne. M. et Mme Calmet y officiaient. Ils venaient de Castres. Et… et… et… un jour, ils décidèrent d’adopter un bébé. Raymond arriva ! Six ou sept mois, tout rond, tout blond, tout frisé… un ange ! Il riait sans cesse. En ai-je passé du temps, lui derrière les barreaux de la fenêtre de la cuisine. Moi de l’autre côté, je le faisais rire, c’était un régal. Mme Calmet pouvait travailler en paix au magasin lorsqu’elle me savait là. J’étais grandette et les parents me faisaient confiance. Car le magasin les occupait tout le jour, dès 7 heures du matin jusqu’à 8 heures le soir. C’est moi qui ai appris à marcher à ce magnifique enfant sur l’étroit trottoir de l’Impasse. Les Calmet sont repartis un jour et ont été remplacés par la famille Merlos avec leurs quatre garçons… à qui j’ai aussi appris à marcher. Ils ont vite appris à courir puisqu’ils ont fait partie de l’équipe de rugby lavelanétienne. Ils furent très copains avec mes fils et le sont encore. Puis sont arrivés M. et Mme Lagarde dont je garde un souvenir ému : tant de gentillesse et de générosité ! M. Lagarde a initié mon fils Gilles, autour de ses 3-4 ans… au Roquefort ! Gilles a toujours été « gourmand » et il l’est resté. Le couple avait un garçon prénommé Henri qui a été l’ami de Pascal… et ils le sont encore malgré les années et malgré l’éloignement d’Henri parti très loin outre-mer. Lorsqu’il vient en France, les deux amis se retrouvent avec un grand bonheur. C’est peu dire !

La vieille maison de M. et Mme Chaubet est l’autre angle de l’Impasse. Elle fut démolie et l’esthétique de l’endroit y a gagné. En effet, la disparition de cette maison permet une échappée vers l’Esplanade de la Concorde, vers Sainte Rufine, tout en agrémentant et en aérant la rue des Marchands.

Ma promenade sentimentale m’amène devant la devanture de Nini. Elle vendait des chaussures. Nini était un personnage d’une amabilité, d’une serviabilité et d’une vivacité peu communes, courant sans cesse du magasin aux réserves, montant et descendant de son échelle qu’elle transportait tant dans le magasin qu’aux réserves. Les rayonnages montaient jusqu’au plafond, haut, très haut. Elle ne s’arrêtait jamais, toujours souriante, toujours le désir de satisfaire le client… et elle y parvenait toujours !

Ma mère faisait quelquefois le ménage chez la sœur de Nini, Mme Bru. J’ai deux souvenirs particuliers. M. et Mme Bru avaient une petite-fille qui, lorsqu’elle était petitoune, et qu’on lui demandait « Comment t’appelles-tu ? », répondait « Matebu » ! Cela m’enchantait et m’attendrissait… tant et si bien que 70 ans plus tard elle est toujours pour moi Matebu. Et cela m’attendrit toujours. C’était le raccourci de Marcelle Bru.  Autre souvenir concernant cette famille, maman revenant de chez Mme Bru dit à mon père :
« - Figure-toi que Mme Bru fait installer dans sa cuisine une cuisinière électrique. Il suffit d’appuyer sur un bouton et la plaque s’allume et chauffe. Tu te rends compte ! Ne plus avoir à monter du bois ou du charbon, ne plus avoir à aller vider les cendres,… Je t’assure, je n’en reviens pas ! »
« - C’est le progrès ! Je comprends combien la vie en est facilitée ! » répondit mon père.

Comment  ne pas parler de l’échoppe de M. Julia, cordonnier ? Ah ! Il en a ressemelé des chaussures… Périodes de restrictions et habitudes d’économies… Les chaussures comme les vêtements se devaient de durer longtemps… pénurie, guerre… C’était donc le rôle important de M. Julia : faire durer et dans ce domaine c’était un chef. Accroupi sur son petit tabouret, il ressemelait, en soignait avec amour le cuir… quand il y en avait… car pendant la guerre nous portions, en hiver, des souliers hauts, dont les semelles étaient en bois et dont les montants étaient faits de matière que l’on disait de papier mâché. Nous avions la recommandation de ne pas marcher dans l’eau ! L’été nous avions des sandalettes que nous appelions keners. J’ai appris bien plus tard que c’était le nom de la fabrique de ces chaussures.

Tout contre l’échoppe de M. Julia, la maison, très grande maison de Madame Vachon, peu amène, un chignon grisonnant à la base du cou, sévère, si peu souriante. Elle m’impressionnait. Je n’ai jamais franchi le seuil de cette maison mais si la porte était entrouverte, je pouvais entrevoir le carrelage noir et blanc du couloir.

« Les Travailleurs »… c’est le nom du magasin. Le fils Pierrot Pujol était plus âgé que moi mais je garde un agréable souvenir de lui, toujours souriant et fort aimable. C’était la vitrine la plus grande de la rue. Elle ne concernait que les messieurs pour leur tenue de travail, vêtements en toile bleue. Mon père était toujours en tenue de travail, salopette tenue aux épaules par de larges bretelles, la poitrine protégée par une sorte de bavette, pantalons dans cette même matière bleue en coton. Non, le Jean’s n’était pas encore arrivé à Lavelanet… Il était fabriqué à Nîmes, parti pour longtemps aux Etats-Unis… pour revenir après la guerre. Qui peut oublier ? Le dimanche, mon père se faisait plus « chic » pour aller au stade : costume, chemise, cravate. Il était si beau et si gentil, mon papa, et son regard si bleu !
Accolée aux « Travailleurs », la maison de la famille Mareille dont un des fils était quelquefois mon compagnon de jeux. Nous sommes toujours restés amis Il a épousé une adorable personne, qui travaillait au bloc opératoire à la clinique, et qui le protège  et l’entoure de son mieux.

Et nous voici chez Lapeyronie, fleuriste travailleuse, aimable, souriante, patiente. Paulette et André l’ont remplacée après son départ et c’est finalement Rolande qui a pris les rênes et s’est donnée à fond dans ce métier. Rolande était une petite-fille de Mme Lapeyronie, qui j’en suis sûre, était fière d’elle. Rolande est une amie depuis toujours.

Quel plaisir d’évoquer maintenant la charcuterie Rouzaud ! Madame Rouzaud, ceinte d’un grand tablier blanc, mais « blanc plus blanc que blanc » était un personnage si accueillant, toujours avec le sourire. Elle débordait de gentillesse et de bonté. Une anecdote : Mes fils étaient très gourmands de jambon d’York. Et, lorsqu’ils accompagnaient ma mère pour les courses, curieusement, chez Mme Rouzaud, Gilles et Pascal avaient droit à un bonbon au jambon ! Mme Rouzaud entourait deux tout petits morceaux de ce jambon adoré par mes enfants de papier auquel elle donnait une forme de bonbon. Et lorsque je rentrais du travail, mes fils m’accueillaient par « Maman, maman, Mme Rouzaud nous a donné un bonbon au jambon ! » Lulu, fille de notre charcutière, la secondait au magasin. Dans l’arrière-salle s’activait Fernand. Et pour s’activer, il s’activait ! Mon dieu, quel travail il abattait… toujours le sourire aux lèvres ! Il débitait la viande et n’avait pas son pareil. C’était un vrai artiste. Son travail était présenté en vitrine et donnait à chacun des envies d’acheter, rêvant au plaisir qu’il éprouverait lors de la dégustation.

Le salon de coiffure de M. Canado et ce côté de rue est terminé. Que faire maintenant ? Mais « attaquer » l’autre côté de la rue des Marchands ! Donc j’attaque !

La pâtisserie Sans faisait l’angle de ce départ de rue, la vitrine étant justement en angle. Les gâteaux étaient bien tentants quel que soit le côté de la vitrine !

Et tout contre cette pâtisserie : Léonie ! Mais qui était Léonie ?  Une petite mercerie, longue et étroite, mais chez Léonie on trouvait tout ce qui intéressait la gent féminine tant couturière que tricoteuse. De tout ! Je vous dis que chez Léonie, toutes y trouvaient leur bonheur. C’était une vraie caverne d’Ali Baba ! Boutons, fermetures Eclair, aiguilles à coudre, à tricoter, dés à coudre protecteurs de nos majeurs, écheveaux de laine de toutes sortes, de la plus grosse à la plus fine. Léonie était patiente et faisait tout son possible pour satisfaire ses clientes. La boutique ne désemplissait pas Je me souviens que maman m’avait acheté un écheveau de laine bleue et des aiguilles à tricoter ainsi qu’un crochet. J’avais 5 ou 6 ans et j’étais bien maladroite. Mais avec l’aide de ma grand-mère Clémentine, j’ai appris à tricoter. Et quel bonheur ! : j’ai pu faire un gilet à ma poupée Jacqueline, au point mousse… mais je dois avouer que maman m’a fait les diminutions pour les emmanchures. Puis j’ai appris. J’ai crocheté de petits napperons que je mettais sous le verre de mon père, à table. Il était si gentil, papa !
« - Eh ! Mais c’est pour moi ? C’est trop joli. Mais qui a donc fait ce napperon ?
- C’est moi, papa !
- C’est toi ? Bravo, je te félicite. Tu es une vraie dentelière ! »
Quand je vous dis qu’il était si gentil ! Et j’étais fière. Je croyais ferme à ce qu’il me disait.

Venait ensuite les Docs Méridionaux, épicerie sur une assez grande surface, où on trouvait de quoi remplir son panier. Les responsables de ce magasin et leurs enfants étaient tous extrêmement serviables, fort gentils et si souriants ! Je me souviens du papa qui portait une grosse moustache.

C’est dans une grande maison bourgeoise qu’habitait M. Presty qui, je crois, était notaire. Toujours très élégant et coiffé d’un feutre gris. Et… et… et… C’est son épouse qui, comme Mme Fourié, portait autour de son cou… une « modestie ». J’avais quatre ans et j’étais totalement fascinée par ce large ruban noir.

C’est maintenant que nous allons trouver mon ami Jeannot Laffont et son frère Paul dont les parents possédaient un magasin de meubles. J’avais le même âge que Jeannot et il a fait partie de mes compagnons d’enfance. « Aux gendarmes et aux voleurs », « A la guerre », « Aux mousquetaires », ce n’étaient pas des jeux pour filles… mais je me laissais entraîner tout en m’ennuyant ferme.

Continuons notre sentimentale promenade. Et nous sommes devant la boucherie Authié. M. et Mme Authié et leurs trois garçons. L’aîné, René, qui les aidait à la boucherie, était plus âgé que moi. Tous trois ont disparu bien jeunes et à chaque départ, la tristesse a profondément touché toute la rue des Marchands.

Et nous voici arrivés devant l’épicerie de M. et Mme Bonnet, avec leurs nombreux enfants. Ah ! Ils en ont eux aussi abattu, du travail ! M. Bonnet, dans un véhicule gris, parcourait la campagne pour approvisionner les clients plus lointains. Mme Bonnet vendait un nouveau produit arrivé sur le marché : les yaourts. Mes fils Gilles et Pascal ont tout de suite adoré le nouveau laitage. Maman avait la main lourde quant au sucre. Et mes petits se pourléchaient les babines, surtout Gilles, « porté » sur le sucré ! La date de péremption ? Mais quelle langue parlez-vous ? Quelle date de péremption ? Que veut dire cela ? Maman achetait des yaourts quotidiennement ou presque… et personne ne pensait que le produit pouvait se périmer ! Pensez donc !

Poursuivons notre promenade, toujours aussi sentimentale. La vitrine suivante était celle d’un électricien… et la télé venait de faire son apparition ! Personne n’avait jamais vu ça ! Mon fils Gilles, 3 ans, était fasciné, tout comme moi car l’électricien, les jours de match, laissait la TV en marche en vitrine. Et nous étions là, mon fils et moi, entourés de bien des « sportifs » de la rue, assistant au match. Aucun son ne sortait de la vitrine. Les sportifs de la rue étaient agglutinés autour de la vitrine, et s’il n’y avait pas la voix du commentateur, les langues allaient bon train. Ambiance assurée ! En réalité, nous étions fascinés d’assister à un match qui se déroulait à Paris ou à Marseille ou ailleurs. Et c’était merveilleux, presque miraculeux. Nous étions au milieu des joueurs. Pour Gilles, du haut de ses 3 ans, et moi de mes 24, nous découvrions une chose si surprenante, si fascinante que cela semblait tenir du miracle. Inoubliable ! Je suis heureuse d’avoir connu cela. Aro las caousos an pla cambiat !

La boulangerie Codinach. M. Codinach qui sortait de son arrière-magasin aussi enfariné que ses pains ! Je crois encore sentir l’odeur du pain frais qui se répandait dans la rue. Bernadette, ma compagne de jeux, nous a quittés tôt, si tôt, trop tôt !

Dans la maison qui jouxtait la boulangerie vivait la famille Célérini que j’ai beaucoup aimée et que je garde, parents et enfants, au plus profond de mon cœur. Si souriants, si gentils, si sincères.

Et c’est là que nous arrivons devant le salon de coiffure de Sylvain. J’entendrai toute ma vie le cliquetis des ciseaux experts de Sylvain. Mes fils ont eu droit à ces instruments magiques et à la main non moins magique de notre coiffeur. Sylvain et Lulu étaient un couple parfait, rendant sans cesse service, Sylvain très disponible à la Croix Rouge. Il aurait fait un excellent médecin ! Leurs filles, Mado et Evelyne, ont été mes compagnes de jeux. Avec Mado, nous jouions à la marelle que chez nous on appelle « cloche-pied ». Mado est maintenant hélas très diminuée. Evelyne et son mari ont « fabriqué » un petit Sylvain qui prépare la prêtrise.

Le magasin attenant au salon de coiffure : M. et Mme Chaubet. Ils vendaient de la jolie lingerie et autres afféteries qui plaisent tant aux dames ! Bien des coquettes fréquentaient cette boutique qui regorgeait de bien belles choses.
Et nous voici arrivés à l’épicerie Bagué. M. et Mme Bagué si rieurs, si taquins, si aimables. Margot et Jeannot travaillaient avec leurs parents. Néné était secrétaire dans une entreprise de tissage. Je me plaisais chez M. et Mme Bagué car ils me laissaient un peu jouer à la marchande. Ma mère me réprimandait.  « Il ne faut pas déranger les gens qui travaillent ! » me répétait-elle souvent. Ils étaient d’origine espagnole et Mme Bagué s’était fabriquée une langue qui se voulait française mais qui n’appartenait qu’à elle. Une langue assez fantaisiste. C’est ainsi que la chanson à la mode à ce moment-là « Les cigognes sont de retour, sur les toits des alentours » devenait  chez elle « Las rondellas son rébénou, sous les toits de l’autour ». Et moi, je riais, je riais ! Je riais et elle aussi. Mon père ne savait dire que des choses agréables… c’est ainsi qu’il complimentait et flattait Mme Bagué. Elle me disait « Toun père é tchanti. Il mé di qué ché la plou fine peau dé touté lé famés dé la rou et qué ché soui la plou bellé ! » Madame Bagué me répétait cela avec tant de fierté dans la voix... Elle était enrobée, bien enrobée… petite, ronde. Mais c’est vrai qu’elle avait un beau visage sans une seule ride, avantage d’être bien portant, une très belle peau, un sourire plein de douceur.

Nous arrivons ensuite devant une vitrine pleine d’objets insolites. Là vivait Mme Audouy qui avait la réputation d’être un peu sorcière. Nous, les enfants, en avions peur. Pourtant, elle était inoffensive. Mais ce qui m’impressionnait, c’est qu’elle avait un perroquet sur son épaule qui ne la quittait pas. Elle l’appelait « Coco » et elle avait avec lui de longues conversations. Toute de noir vêtue, les jupons touchant le sol, elle impressionnait surtout par sa réputation... et Coco !
Et puis venait notre modiste Mlle Marcérou, âgée à mes yeux, qui fabriquait des chapeaux superbes. La gentry lavelanétienne avait souvent recours à elle. Sa grande qualité selon moi est qu’elle recevait et distribuait le très gros catalogue des Galeries Lafayette. La Redoute et les 3 Suisses, nous n’en avions jamais entendu parler et les catalogues n’avaient pas encore fait leur apparition.

Abandonnons la toute petite boutique, la toute petite vitrine de Mlle Marcérou pour entrer dans le grand magasin d’électricité de la famille Maratuech : ampoules électriques, fers à repasser… électriques, cuisinières électriques, beaux lampadaires. En a-t-elle fait rêver des ménagères ! le progrès entrait peu à peu dans les maisons. Max, le fils de la maison ami de mes fils l’est resté.

Nous voici après quelques pas devant un magasin de jeux et jouets. Toute petite vitrine peinte en rouge très brillant, magasin débordant de toutes sortes de jeux. Nous « badions », le nez collé à cette si petite vitrine. Mes amis garçons rêvaient de boules et de boulards, de carabines, d’épées, et moi, moins hardie, je rêvais de poupée. Je n’ai eu qu’une seule poupée durant mon enfance que j’avais baptisée Monique et un baigneur que j’ai appelé Jacques. Donc je rêvais devant la petite vitrine de M. Labadie. J’étais très craintive et craignais qu’il ne me demande de rentrer.

Et revoici la place du café Hourcarié ! La rue des Marchands se termine.

Et voilà que prend fin, ici, ma promenade ô combien sentimentale, dans MA rue des Marchands, où j’y vois encore la silhouette de mon papa et de ma maman !...

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