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Elle et son dernier moment de liberté

Victor Lumineau
Elle et son dernier moment de liberté
Elle et son dernier moment de liberté
Par Victor Lumineau

« Nous avons reçu une carte postale ! ». Mickaël, mon compagnon pénètre dans l'appartement, bruyamment, peut-être encore plus bruyamment que d'habitude. « Fonste... Fontestorbes ». Il accroche un peu sur le nom du site.
Je suis fatiguée, ce matin. Cela fait plusieurs jours en fait. Je suis devant mon bol de café au lait, que je regarde sans le boire. Je profitais du calme, qui fut de courte durée.
« C'est signé... Marie, dit-il. Je ne la connais pas cette Marie, ajoute-t-il en me tendant la carte.
Celle-ci représente effectivement l'exurgence, apparemment avec son débit maximal. Au verso, le texte est assez long, dense, écrit avec un feutre rouge bordeaux très fin. Je la parcours en diagonale.
En gros, il est écrit que la carte en elle-même a été plus difficile à trouver que mon adresse ; Marie avait l'espoir secret de me trouver sur place ; elle y est depuis une dizaine de jours, au moment où elle écrit, et se rend à la Fontaine, tous les jours, deux ou trois fois. Elle a mangé sur place, souvent, sympathisé avec le saisonnier qui distribue la documentation touristique et a réalisé mille photos, qu'un jour elle aimerait me partager.
Mickaël attend une réaction, un commentaire de ma part, mais je reste passive. J'avoue que je pensais qu'un tel pli provoquerait chez moi une ébullition, une éruption, une explosion ; de la joie, je ne pense pas, peut-être de la colère. Mais, non. Non. Je suis éteinte et vide.
Mickaël n'est pas un méchant garçon. C'est un gros ours en peluche, tout poilu, tout doux, insouciant. Il ne range rien, surtout pas ses fringues sales et particulier ses caleçons dont il se débarrasse négligemment entre le lit et la salle de bain, traversant l'espace dans le plus simple appareil. Il lit beaucoup, il est capable de lire trois ou quatre bouquins en même temps, systématiquement abandonnés à droite, à gauche. Il a une tasse dans la kitchenette, une sur la table du salon, une parfois sur la table de chevet, plutôt dédiée celle-ci aux tisanes pré-nocturnes. De peur de se le faire voler, il monte son vélo ; plutôt que d'accrocher son casque, son gilet aux bandes réfléchissantes et son casque au guidon, il les dispose aléatoirement sur un meuble ou une chaise. À force, c'est problématique dans vingt-sept mètres carrés. Et bien entendu, le lendemain matin, il ne retrouve plus rien et s'énerve, ce qui généralement crispe un peu l’ambiance. Je n'avais jamais vécu dans un espace si restreint auparavant.
« Alors ? … cette Marie, c'est une bonne pote à toi. Tu lui manques visiblement ! ». Je ne doute pas qu'il a pris le temps, dans le petit ascenseur qui mène au dernier palier de regarder et de déchiffrer la carte. Je lui la tends en lui demandant de la jeter à la poubelle, même si au fond de moi, j'aimerais qu'il l'accroche sur le réfrigérateur. Oui, une partie de moi voudrait jeter un coup d’œil sur la Fontaine de Fontestorbes avant de me servir un jus d'orange, prendre des œufs ou sortit le repas du soir, souvent résumé à des cordons bleus ou du poisson pané, accompagnés de coquillettes mal cuites et peu assaisonnées.
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Deux ans plus tôt. Tout va bien pour moi. j'ai un petit ami depuis plusieurs semaines. Je viens d'avoir mon diplôme d'infirmière. J'ai trouvé un poste dans un hôpital en Région Parisienne, mais j'ai le temps de m'accorder une semaine de vacances. Ma meilleure amie m'accompagne, Marie. Je vais faire découvrir un lieu merveilleux à quelqu'un que j'apprécie.
Je suis passée voir ma tante et elle m'a donné les clés du logement de ma grand-mère. Direction Bélesta, en Ariège. Même si je n'ai jamais vécu ici plus d'une semaine, quand avec ma mère nous venions tous les étés, je m'y sentais peu chez moi. Plus que sur la façade Atlantique, dans le Médoc, sur le Bassin d'Arcachon, à Royan ou en Vendée, où je rejoignais ensuite Papa.
Mes grands-parents avaient repris la boulangerie familiale et avaient aménagé l'étage puis le grenier pour y vivre avec leur quatre filles. Ma mère, l'aînée, quitta tôt le foyer pour poursuivre des études et ne revint que beaucoup plus tard, abandonnant le lieu sûrement par peur d'aider à vendre le pain. La boutique, aujourd'hui inoccupée et dont, désormais, on ne devinait plus aucune trace, avait été installée dans une des maisons de l'autre côté de la rivière, un peu en retrait par rapport à la Nationale, mais pas loin de l'église, juste en face du pont. Ainsi, surtout, on était à proximité de la farine.
Ce qui est remarquable, c'est de voir à quel point le relief, la forêt et l'Hers, ont façonné les immeubles du centre-bourg. C'est probablement imperceptible du premier coup d’œil ; mais, pour qui prend le temps de regarder, c'est tellement évident. Dans des temps que certaines élites parisiennes qualifieraient d'obscur, les habitants ont eu le bon sens d'adapter leur lieu de vie aux contraintes du site.
Le bois se range facilement, les bâtiments ont été conçus proches de la rivière, dans laquelle on puise son eau, prélève une partie de sa nourriture, tout en prévoyant que les pièces de vie ne soient jamais inondées. Les façades ou les pignons sur rue sont en belles pierres, parfaitement taillées, les autres côtés étant constitués de tout venant, garnis de terre et de sable, récolté dans les jardins attenants ou dans le lit de la rivière. Si aujourd'hui d'épais revêtements en ciment masquent ces éléments, on en devine, on en ressent encore toute l'âme, un peu comme un fantôme bienveillant qui veille et protège la mémoire des lieux. J'imagine aisément les couturières à domicile, les licières, les fileuses, la bonne du curé venir acheter une miche d'une livre, et aussi de la brioche ou des petits pains, juste avant que leurs époux ne reviennent de la scierie ou de l'usine. Beaucoup devaient aller travailler jusqu'à Lavelanet.
Petite, j'aimais deux choses. J'aimais que Grand-mère me démêle les cheveux avec un peigne en corne. La sensation était sans commune mesure et l'objet était beau, d'une extrême finesse. On en trouve encore, il paraît et je compte m'en acheter un, de la vraie corne, fabriquée par un artisan local. Et, j'aimais que quand nous nous rendions à pied jusqu'à Fontestorbes.
Il faut imaginer que jusqu'à mes dix ans il n'y avait rien. Une cabane qui vendait des glaces, éventuellement, mais c'est tout. Je ne suis même pas sûre que la route débouchait bien quelque part. Je n'étais pas une enfant patiente, j'étais plutôt énergique. Pour me canaliser, ma mère m'avait inscrite au tennis et à la danse. Mais là, je restais impassible et observais le cycle. J'ai cru longtemps que si j'arrêtais de fixer l'entrée de la grotte, tout serait brisé. Mais, inlassablement, après avoir été réduit à un simple filet d'eau, le débit augmentait jusqu'à jaillir à gros bouillon. Puis, peu à peu, l'écoulement s'estompait. Et, ainsi de suite. Je trouvais cela tellement fascinant, qu'il fut parfois difficile de me faire décoller. Même en me corrompant avec une glace à la vanille. Je la laissais fondre, si bien qu'elle gagnait souvent le sol plutôt que mon palais.
Une semaine par an. C'était rare, mais c'est ce qui rendait d'autant plus précieux ces instants.
Marie n'est jamais venue. Elle a été séduite par un mec quelconque, qu'elle ne reverrait plus huit jours plus tard. Je suis restée seule ici. Mes derniers moments de liberté, je les ai passés abandonnée. Mon sang ne circule plus dans mes veines. Le débit s'est peu à peu tari. Mon cœur est à peine alimenté par un minuscule filet de sang. Je me suis posée à Fontestorbes. J'ai pris une glace, comme dans le temps. J'ai observé l'eau, immobile, ou, dont le mouvement est à peine perceptible. Tout m'est revenu en mémoire, et mon cœur a fait une envolée. Je n'ai pas explosé. C'est revenu lentement, mais sûrement. Comme l'eau de la source, mon sang a jailli et j'ai retrouvé le sourire.